Visitons Québec, la ville de Jardin de chair : La Fourmi Atomik

Les lieux changent avec le temps, même ceux qu'on décrit dans les romans. Vers la fin des années '90, je passais mes vendredis soirs à La Fourmi Atomik pour les soirées gothiques-industrielles. Tout en noir. Doc Martens. Redingote. Gants de latex à la Trent Reznor. À danser sur du Bauhaus, du Wumpscut, du Front 242. À espérer du Moonspell ou du Type O, même si c'était rarement dans la playlist de DJ Kronos. Puis sortir, dans l'air de la nuit, les oreilles bourdonnantes d'acouphènes pour traîner un brin avant de prendre l'autobus de 3h, le dernier de la soirée.

Puis un jour le bar s'est effondré, et quelque temps après les amis se sont éparpillés.

Pendant longtemps, le bâtiment qui a jadis hébergé la Fourmi est resté là, sans signe de vie, à vieillir comme le font les ruines, avec les mauvaises herbes qui poussent et la peinture qui décolle des cadres de porte.

Travaillant sur Jardin de chair, j'ai cherché une façon de symboliser comment le passé de Christabel était révolu, sans aucune possibilité de retour en arrière. La confronter à la décrépitude du bar qu'elle fréquentait autrefois avec son amie Moïra était pour moi évident. Il suffisait de décrire comment j'ai perçu l'endroit la première fois où j'y suis retourné, plusieurs années plus tard...
Prédatrice.
Le mot s’imposait à l’esprit de Christabel, qui tentait en vain de le chasser. Sa mère le lui avait répété des centaines de fois : elle était née prédatrice et elle devait agir comme telle. Pourtant, Christabel ne se sentait pas prédatrice. Au contraire, elle avait plutôt l’impression de s’en aller à l’abattoir. Le taxi s’arrêta à un feu rouge, coin St-Jean et D’Youville. Christabel en profita pour regarder les gens qui marchaient sur la grande place. La proximité de tout ce monde la fit se sentir encore plus seule. Sa confiance vacillait. La seule vue des feuilles mortes emportées par le vent la faisait frissonner.

La voiture s’arrêta à quelques mètres de là et le chauffeur indiqua qu’elle était arrivée. Christabel paya la course et sortit. D’un pas hésitant, elle grimpa la pente escarpée de la rue D’Auteuil jusqu’au bar la Fourmi Atomik.
 
Cela faisait plus de cinq ans que Christabel avait fréquenté cet endroit et elle ignorait qu’il était fermé, depuis longtemps semblait-il. Au lieu d’y trouver un lieu bondé vibrant sous les rythmes saccadés de la musique industrielle, elle découvrait cette façade délabrée sur laquelle flottait le fantôme de ses souvenirs racornis. Combien de fois avait-elle visité ce bar avec Moïra, alors que Bernard, son conjoint de l’époque, travaillait sur la route? L’enseigne de la Fourmi Atomik ornait toujours la porte barricadée, hantant le lieu comme si son âme refusait de partir. Des graffitis couvraient maintenant les murs de pierre centenaires. Christabel posa une main sur la clôture grillagée qui ceinturait l’endroit. Le froid engourdit ses doigts alors qu’elle se demandait ce qu’elle devait faire. Le doute minait sa confiance au même titre que les mauvaises herbes avaient fracturé l’allée de ciment menant à la Fourmi. 

Aujourd'hui, le lieu a encore changé. Je suis passé par là, la fin de semaine dernière. Le bâtiment a été restauré et il abrite maintenant La Maison Dauphine, un organisme qui vient en aide aux jeunes de la rue. Si Christabel avait été confrontée à cette nouvelle vocation, peut-être n'aurait-elle pas saccagé son jardin de chair...


La prévente des Six Brumes se poursuit jusqu'au 20 juin. Vous pouvez dès maintenant réserver votre exemplaire de Jardin de chair.

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