Le fantastique et moi, une étude de cas

J'ai oublié le fantastique.

J'ai oublié le fantastique comme le concevaient les auteurs du siècle dernier. Les Gautier. Les Maupassant. J'ai oublié que pour eux, le fantastique ne consiste pas en la présence exacerbée du surnaturel, mais plutôt en l'observation d'une frontière où le rationnel et l'irrationnel sont tous les deux possibles. J'avais oublié cette littérature de l'incertitude qui a depuis des années été éclipsée par un fantastique explicite.

«Le fantastique occupe le temps de cette incertitude; dès qu'on choisit l'une ou l'autre réponse [l'événement est imaginaire ou l'événement est réel], on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l'étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel.» (Introduction à la littérature fantastique, de Todorov)

Je l'avais oublié, mais pas vraiment au fond, car ma vision pragmatique du monde m'y ramène souvent dans mes idées. Je ne peux me résoudre de prime abord à créer un surnaturel explicite et clinquant. C'est ce que j'avais essayé de faire dans une nouvelle de 6000 mots que j'ai soumis à ma plus féroce critique.

Le verdict?

Le fantastique tranquille sonne bizarre dans ma bouche. La conclusion l'a laissée perplexe, en appétit pour quelque chose de plus. Heureusement, la scène d'horreur semble avoir bien fonctionné (elle a ressenti des frissons de dégout, victoire!). Cependant, l'histoire en général ne fonctionne pas. Ce que j'ai essayé de tramer par-derrière ne l'a pas marquée. Ça a à peine effleuré sa perception. Ces deux extraits de Comment ne pas écrire des histoires arrivent tout à-propos.

Il arrive très souvent, particulièrement en fantastique, que la chute de la nouvelle tombe complètement à plat, parce que l'auteur ne fait que présenter l'idée de base de son texte sous cette forme.
et
Beaucoup de textes de fantastique finissent au moment où ils devraient commencer. Dans les dernières lignes, l'auteur affirme que les éléments fantastiques sont bien réels... et il arrête le texte sur cette « révélation ».

Cependant, je n'avais ni l'intention d'écrire une histoire à chute, ni celle de terminer par la révélation que le fantastique était réel (ou pas). Ce que je voulais, c'était laisser planer le doute entre ce que croyait un personnage et la réalité, les conséquences de son point de vue étant positives ou négatives selon que le fantastique existe ou non. Pourtant, ça ne marche pas. Ça finit en queue de poisson, laissant une sensation de coït interrompu (et je ne veux pas laisser une telle impression!). C'est peut-être simplement que le texte n'est pas assez réussi pour atteindre cet objectif qui, j'avoue, est assez ambitieux.

Alors, je me retrouve devant deux chemins :

  • Réécrire le texte pour que la fin ne soit pas une surprise, mais qu'elle laisse vraiment le lecteur sur une question qui dérange.
  • Effacer les trois derniers paragraphes et les remplacer par quelques pages de fantastique extrême avec une bonne dose d'horreur et de romantisme nécrophile.

J'avouerai que je suis tenté par la deuxième option, mais j'ai décidé de laisser dormir cette nouvelle pendant quelques semaines, histoire d'y revenir avec un regard neuf.

Note: Merci à Karel, qui m'a transmis les propos de Marc, qui m'ont permis de découvrir Todorov, un théoricien de la littérature.

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